Savoir expérientiel & Modélisation
Article d’analyse et d’orientation politique
Introduction
Dans le champ des troubles du neurodéveloppement (TND) et de la santé mentale, la pair-aidance ou plus largement l’intervention par les pairs et la valorisation du « vécu endogène » bénéficient aujourd’hui d’un engouement institutionnel sans précédent. Les appels à projets fleurissent, les diplômes universitaires se multiplient, et la présence de personnes concernées au sein des équipes est de plus en plus mise en avant.
Pourtant, derrière ce plébiscite de façade, une réalité plus contrastée émerge. A quelles conditions le partage d’expérience constitue-t-il un levier de transformation sociale, et quand devient-il un simple alibi ? Les récents travaux de recherche menés sur l’intégration des pair-aidants nous obligent à regarder en face les pièges de l’instrumentalisation.
Le piège du « récit de vie » cantonné au témoignage
Les études récentes du Centre de Mobilisation des Ressources (CMR) en Pair-Aidance, notamment celles consacrées à la stigmatisation au travail et aux dynamiques de dévoilement de soi, mettent en lumière une dérive fréquente :
• Le pair-aidant est régulièrement invité à raconter son histoire, ses épreuves ou son parcours de rétablissement.
• Mais dès qu’il s’agit d’analyser l’organisation des soins, de questionner une posture professionnelle ou de contribuer aux choix méthodologiques et stratégiques, sa parole est renvoyée à une dimension purement affective ou subjective.
Ce phénomène d’assignation au rôle de « témoin » produit un double risque :
1 Une vulnérabilité entretenue : obliger une personne à puiser en permanence dans son intime pour légitimer sa présence au sein d’une équipe l’expose à des micro-agressions et à une forme d’usure psychologique.
2 Une participation-alibi : l’institution coche la case de la « participation des usagers » tout en neutralisant la portée critique de leur regard.
« Raconter son parcours ne suffit pas à faire évoluer une institution. Si l’expérience vécue ne débouche pas sur une analyse partagée des pratiques et des cadres, le témoignage reste une anecdote consommée par le système. »
La position de PAIRS-TND : Construire une véritable expertise d’usage
Pour PAIRS-TND, le savoir expérientiel ne se réduit pas à une somme de trajectoires individuelles ou à un récit biographique.
Il constitue une expertise méthodologique et conceptuelle à part entière.
Pour dépasser la simple participation formelle, trois conditions fondamentales doivent être réunies
- Passer du vécu individuel à l’analyse collective
Le savoir d’usage prend de la valeur lorsqu’il est croisé, questionné et modélisé par et avec d’autres pairs. C’est le cœur de l’émulation entre pairs et de la démarche réflexive (notamment via l’auto-ethnographie) : transformer une expérience singulière en savoirs transférables et mobilisables. - Mettre l’expertise sur un pied d’égalité
Les savoirs expérientiels ne sont pas subordonnés aux savoirs académiques ou cliniques ; ils sont complémentaires. Un pair n’est pas là pour faire valider son vécu par la grille de lecture d’un tiers, mais pour apporter une analyse fondée sur une connaissance intime des réalités du neurodéveloppement et des systèmes d’accompagnement. - Inverser la charge de l’adaptation
Ce n’est pas à la personne concernée de se plier aveuglément aux règles et aux codes d’institutions souvent pensées sans elle. C’est aux structures d’adapter leurs cadres de travail et d’accueil pour permettre une véritable co-construction.
Conclusion : Sortir de l’illusion pour bâtir une réelle transformation
L’institutionnalisation de la pair-aidance ne doit pas servir de vitrine à moindre coût.
À PAIRS-TND, nous affirmons que la reconnaissance des savoirs expérientiels exige une véritable rigueur : des espaces de pair-émulation autonomes, des formations exigeantes et une volonté politique ferme de laisser les personnes concernées définir elles-mêmes les modalités de leur action.
Le savoir d’usage n’a pas vocation à décorer les organigrammes : il est là pour transformer les pratiques.
Sources & Références d’appui
1 Études du Centre de Mobilisation des Ressources (CMR) Pair-Aidance
◦ Axe « Stigmatisation, micro-agressions et vécu au travail des pair-aidants » : recherche explorant l’expérience des pair-aidants professionnels au sein des équipes pluridisciplinaires et les dynamiques de dévoilement de soi.
◦ Projet In’PACTE : étude sur les transformations des pratiques professionnelles et les représentations des équipes face à l’intégration de pairs.
2 Évolutions sociologiques de la pair-aidance et du pouvoir d’agir
• Gardien, È. (dir.). Savoirs expérientiels et pair-aidance dans le champ du handicap et de la santé mentale.
• Troisoeufs, A. Travaux et analyses sur l’institutionnalisation, le statut des savoirs profanes et les risques de normalisation du rôle de pair.
Positions institutionnelles et réflexions collectives
• PAIRS-TND : Notes d’orientation et travaux sur l’auto-ethnographie, la modélisation du savoir expérientiel et les conditions d’une participation non-instrumentalisée.