« Quand l’expérience personnelle éclaire la pratique médicale : le Dr Sikorav partage un regard nuancé et humain sur la bipolarité, le TDAH et leurs troubles associés, en phase avec les recommandations actuelles. «
Nous relayons cette courte interview du Dr Sikorav car elle offre un éclairage précieux et accessible sur la bipolarité et le TDAH, en s’appuyant à la fois sur l’expérience vécue et sur les recommandations officielles. Son approche nuancée, humaine et pragmatique permet de mieux comprendre la réalité des personnes concernées, tout en invitant à la réflexion sur les pratiques médicales et l’accompagnement.
Voici l’interview transmise par Thomas
Bipolarité, TDAH et comorbidités
À travers une interview menée par Antoine Peytavin, le Dr Sikorav, psychiatre à la fois reconnu et atypique, partage une parole rare et précieuse sur la bipolarité, le TDAH (trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité) et leurs nombreuses comorbidités. Atypique, car il l’est à plus d’un titre : le Dr Sikorav vit lui-même avec un diagnostic de bipolarité et de TDAH, une expérience personnelle qui nourrit son regard clinique.
Le paradoxe des diagnostics : entre repères et enfermement
Le psychiatre commence par souligner un paradoxe profondément humain : nous n’aimons pas être « mis dans des cases », mais nous y recourons fréquemment pour comprendre les autres. Les diagnostics sont avant tout des outils de lecture du réel, des simplifications nécessaires pour appréhender un environnement complexe — à condition de ne pas les transformer en étiquettes définitives.
Comprendre le trouble bipolaire au-delà des clichés
Le trouble bipolaire est avant tout un trouble de l’humeur, caractérisé par des fluctuations pouvant être rapides ou lentes, souvent perçues comme « sans raison apparente ». Ces variations sont fréquemment retrouvées dans des familles où existent déjà des fragilités psychiques.
Contrairement aux idées reçues, les phases dites « hautes » ne se résument pas à de l’euphorie : elles se traduisent surtout par un excès d’énergie. À l’inverse, les phases basses peuvent plonger la personne dans un état d’épuisement extrême, parfois décrit comme une sensation de « larve ». Le Dr Sikorav fait également indirectement référence à l’existence d’états mixtes, où une grande énergie peut coexister avec une profonde tristesse.
Au-delà des mots et des catégories, il insiste sur un point fondamental : la gravité de la maladie. Environ 10 % des personnes bipolaires mettent fin à leurs jours. Ainsi, lorsque ces symptômes existent, notamment dans un contexte familial marqué par des suicides, la question du traitement médicamenteux devient prioritaire, indépendamment du nom exact donné au trouble.
Un diagnostic complexe, loin des solutions miracles
Le diagnostic de la bipolarité est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Le Dr Sikorav se montre très critique à l’égard de certaines promesses de dépistage rapide, notamment via des prises de sang coûteuses, qu’il qualifie sans détour de scandale.
Dans ce parcours diagnostique, la famille joue un rôle central. Elle est souvent la première à repérer les signes de dérapage, comme les achats compulsifs ou les changements de comportement marqués. Le conjoint ou le proche aidant devient alors un véritable pilier de l’accompagnement, bien que leur parole soit encore trop souvent sous-estimée — parfois au point que certains doivent s’éloigner pour se préserver.
Traitements : pragmatisme et individualisation
Les parcours de soins sont très variables. Certains diagnostics sont posés rapidement, tandis que d’autres s’inscrivent dans une longue errance médicale, ponctuée d’essais thérapeutiques successifs. Le Dr Sikorav défend une approche pragmatique : si un traitement ne fonctionne pas, il faut en essayer un autre.
Les médicaments de référence, comme le lithium ou la quétiapine, sont efficaces pour environ une personne sur deux. Pour les autres, des ajustements sont nécessaires. L’objectif n’est jamais de « robotiser » les patients, mais de stabiliser l’humeur. Certaines personnes, une fois stabilisées, développent même une solidité émotionnelle supérieure à la moyenne.
Concernant le TDAH, le Dr Sikorav partage son expérience personnelle : inefficace durant l’enfance, la Ritaline a profondément amélioré son quotidien à l’âge adulte — un témoignage loin d’être isolé.
Médecine, formation et limites humaines
À la question de la formation du corps médical, le psychiatre répond avec réalisme : attendre d’un médecin généraliste qu’il maîtrise l’ensemble des handicaps et pathologies relève de l’utopie. Non pas par manque de volonté, mais par simple limite humaine.
TDAH et comorbidités : une réalité complexe
Le TDAH est souvent associé à d’autres troubles : près de 80 % des personnes concernées présentent une comorbidité. Ce diagnostic est parfois plus facile à évoquer et à accepter, notamment en raison de l’efficacité potentielle des traitements. Le danger, selon le Dr Sikorav, est de vouloir tout expliquer par ce prisme, au risque de pathologiser des difficultés parfois simplement humaines.
Il met également en garde contre ce que certains appellent le « marché du désespoir » : un espace où prospèrent des réponses simplistes ou lucratives, proposées par des acteurs plus ou moins scrupuleux, là où la médecine n’a pas toujours su apporter des solutions satisfaisantes.
Prudence face à l’engouement autour du TDAH
Le diagnostic du TDAH reste délicat, les critères ne faisant pas toujours consensus. Si les avancées ont été importantes, elles semblent avoir stagné ces dernières années. L’hyperactivité est le critère le plus spécifique, tandis que l’impulsivité et l’inattention sont communes à de nombreuses situations.
Le Dr Sikorav appelle à une plus grande prudence face à l’enthousiasme croissant pour ce diagnostic et ses traitements. Sans le préciser directement, Dr Sikorav interroge la décision thérapeutique qui devrait finalement s’inscrire dans une réflexion bénéfice-risque : qu’apporte réellement le médicament, et à quel coût ?
Responsabilité, nuance et incertitude
Un diagnostic explique, mais ne déresponsabilise pas. Si les personnes ne sont jamais coupables de leur trouble, elles restent responsables de faire au mieux avec leurs moyens. Le Dr Sikorav rappelle aussi que nous ne sommes pas tous égaux face à l’effort nécessaire pour atteindre un même résultat.
Il plaide pour une meilleure acceptation de l’incertitude en médecine : reconnaître ce que l’on ne sait pas, tout en continuant d’agir. Le DSM-5, référence internationale, doit rester un outil de repérage, et non une bible appliquée mécaniquement.
Informer sans simplifier à l’excès
Enfin, le Dr Sikorav alerte sur la tendance à une information toujours plus courte et percutante, mais souvent au détriment de la vérité et de la nuance. Il rappelle que les médicaments ne modifient pas la personnalité, que la vulnérabilité aux addictions est multifactorielle, et que les demandes de diagnostic surviennent le plus souvent lorsque les familles sont face à un mur, et non par simple recherche d’optimisation.
Entre science, expérience et humanité, son discours invite à une approche plus humble, et profondément plus humaine de la psychiatrie contemporaine.