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« Inclusion » : et si le mot lui-même nous enfermait ?

Dans les discours officiels, les chartes d’entreprise et les projets d’établissements, le mot est sur toutes les lèvres. Il faudrait « inclure » les personnes handicapées, créer une « école inclusive », bâtir une « société inclusive ». L’intention semble irréprochable. Pourtant, du côté de la pair-aidance et des personnes concernées, ce terme sonne de plus en plus comme un contresens.

Et si la formule même que l’on emploie pour prôner notre ouverture était, en réalité, un piège sémantique ?

1. L’étymologie trahit l’intention : l’illusion du « dedans » et du « dehors »

Pour comprendre le malaise, il faut revenir au sens strict des mots. Étymologiquement, inclusion vient du latin includere, composé de in- (« dans ») et claudere (« fermer »). Inclure, c’est littéralement enfermer dedans.

Cette mécanique linguistique pose deux problèmes fondamentaux :

  • Un rapport de force asymétrique : « Inclure » est un verbe transitif. Il suppose un sujet agissant et un objet passif. Il y a celui qui inclut — le groupe majoritaire valide ou neurotypique, détenteur des clés de la cité — et celui qui est inclus — la personne handicapée, à qui l’on accorde la grâce de pouvoir entrer. On ne cohabite pas : l’un tolère la présence de l’autre.
  • La création artificielle d’une frontière : Parler d’inclusion, c’est réaffirmer en permanence qu’il existe un « milieu ordinaire » neutre et une « marge » singulière. On crée un périmètre virtuel pour se donner le beau rôle de faire traverser la porte à ceux qui étaient dehors.

2. Ce qu’en disent les penseurs et les acteurs du terrain

Cette critique sémantique et politique n’est pas théorique : elle s’appuie sur les travaux d’experts, d’anthropologues et de figures du savoir expérientiel.

Charles Gardou : La critique du dévoiement et des alibis

L’anthropologue Charles Gardou (auteur de La société inclusive, parlons-en !) rappelle que la véritable société inclusive ne consiste pas à « tolérer » des individus à la marge d’un système inchangé, mais à métamorphoser le système lui-même. Il met fermement en garde contre l’utilisation du slogan de l’inclusion comme alibi budgétaire pour fermer des structures spécialisées sans opérer de transfert de moyens équivalent vers le milieu ordinaire. Comme il le rappelle : « Nul n’a l’exclusivité du patrimoine humain et social. L’exclusivité de la norme, c’est personne ; la diversité, c’est tout le monde. »

Stéf Bonnot-Briey : Le risque de l’injonction et de l’épuisement

Consultante, formatrice et personne autiste, Stéf Bonnot-Briey dénonce régulièrement l’injonction au « tout-inclusif » lorsque celle-ci ne s’accompagne d’aucune adaptation réelle de l’environnement ou des pratiques. Parachutez une personne autiste ou TND dans un milieu dit « ordinaire » sans étayage ni formation des équipes, et vous ne créez pas de l’inclusion : vous créez du sur-handicap, de la fatigue sensorielle/cognitive critique et du masking (sur-adaptation).

Philippe-Alain Le Mouël : Légitimité de la parole et pièges de la bienveillance

Intervenant auprès des instances régionales de santé (notamment au Comité des personnes concernées par le handicap – CPCH ARS IDF), Philippe-Alain Le Mouël questionne régulièrement la posture des institutions. Il souligne comment la « bienveillance » institutionnelle peut parfois étouffer la parole réelle des personnes handicapées en prétendant agir pour leur bien, tout en maintenant un rapport de domination sous le vernis de l’inclusion. Pour lui, la légitimité de la parole des pairs doit être le moteur de la décision publique.

3. Un piège commun à tous les handicaps

Si cette analyse résonne puissamment avec le vécu des personnes neurodivergentes (TND : autisme, TDAH, DYS…), cette logique s’étend à l’ensemble du champ du handicap. Qu’il s’agisse de handicap moteur, sensoriel, psychique ou intellectuel, le mécanisme de fond reste identique : on demande à la personne d’intégrer un monde pensé sans elle.

  • Dans le handicap moteur ou sensoriel : Ajouter une rampe ou un logiciel de lecture d’écran après coup est une mesure d’« inclusion » bricolée. Concevoir d’emblée des bâtiments de plain-pied et des contenus nativement lisibles relève de l’accessibilité universelle.
  • Dans le handicap TND ou psychique : L’inclusion de façade pousse au masking (sur-adaptation cognitive et sociale) et à l’épuisement. On exige de la personne qu’elle lisse ses particularités pour s’insérer dans un open-space, une classe ou une organisation rigide.
  • Le déni des besoins réels : Au nom du « tout-inclusif », l’État et les institutions utilisent parfois ce concept comme un alibi budgétaire pour fermer des structures spécialisées ou réduire les accompagnements (AESH, aides humaines), sans pour autant transformer le milieu ordinaire en profondeur.

4. Dépasser le piège : que revendiquons-nous à la place ?

Il ne s’agit pas de rejeter le droit d’accéder à tous les espaces de la société, mais de refuser de devoir payer cet accès par la sur-adaptation ou l’effacement de nos réalités.

      MODÈLE ACTUEL                      NOTRE MODÈLE CIBLE
   [ Logique d'Inclusion ]           [ Accessibilité Universelle ]
   
     Norme Majoritaire                    Diversité Humaine
            │                                    │
    (Ouvre la porte)                     (Conçoit d'emblée)
            ▼                                    ▼
     Cadre Invariable                    Cadre Flexible
            │                                    │
   (Exige l'adaptation)                 (Supprime les obstacles)
            ▼                                    ▼
   Assimilation / Masking               Participation Sociale
  • L’Accessibilité Universelle (Design for All) : Ne plus chercher à intégrer des individus dans un cadre rigide, mais concevoir les espaces, les temps de travail, les transports et les contenus pour la diversité réelle des corps et des esprits dès le départ. Quand l’environnement est fluide et modulable, le besoin d’« inclure » disparaît.
  • La Co-adaptation et la Réciprocité : La rencontre ne doit pas être unilatérale. Ce n’est pas aux personnes handicapées de faire 100 % du chemin vers la norme valide ; la société doit modifier ses postures et accepter d’autres rythmes, d’autres besoins et d’autres modes de communication.
  • L’Expertise d’Usage (Pair-aidance) : Les conditions de notre participation à la cité doivent être définies par les personnes concernées (« Rien sur nous sans nous »).

Conclusion : Un combat commun pour l’universalité des droits

Le mot inclusion a pu servir de rempart temporaire contre l’exclusion. Mais aujourd’hui, qu’il s’agisse de neuroatypies, de handicaps physiques, sensoriels, intellectuels ou psychiques, il risque de nous maintenir dans une position de minorité dépendante du bon vouloir d’une majorité.

Arrêtons de demander à être « inclus » dans des structures qui n’ont pas été pensées pour nous. Exigeons la transformation radicale de la cité pour que la participation sociale, l’autodétermination et l’accessibilité universelle deviennent le socle commun de toute vie en société.

📚 Pour aller plus loin : la critique sociologique de l’inclusion

Pour approfondir cette réflexion, les travaux en sciences sociales permettent d’éclairer les impasses du mot inclusion et la persistance des mécanismes de domination :

  • Robert Castel (Les Métamorphoses de la question sociale) : Le sociologue dissèque la frontière entre le centre et la marge. Il montre que vouloir intégrer des individus sans remettre en cause les structures qui fabriquent le rejet produit une « vulnérabilité assistée ».
  • Serge Paugam (La Disqualification sociale) : Il analyse comment les dispositifs institutionnels censés « insérer » ou « inclure » finissent souvent par stigmatiser les personnes qu’ils étiquettent, en les maintenant dans un statut de minorité dépendante.
  • Henri-Jacques Stiker (Corps infirmes et société) : Historien et sociologue du handicap, il met en garde contre l’« illusion de l’assimilation » : faire croire que la personne handicapée est acceptée alors qu’on lui demande simplement d’être la plus invisible possible pour se fondre dans le corps social.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Ressentez-vous parfois cette pression au masking ou à l’assimilation sous couvert d’« inclusion » ? Le mot inclusion vous semble-t-il encore utile pour faire valoir vos droits, ou préférez-vous parler d’accessibilité universelle et de participation sociale ?

Quel vocabulaire devrions-nous, pairs, faire infuser collectivement ?

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