Destiné aux professionnels des ESSMS et accessible sur son site, le guide « Agir avec les usagers à partir du recueil de leurs expressions » propose des recommandations pour associer, dans une démarche partenariale, les personnes concernées au recueil et à l’analyse de leur parole. Les objectifs affichés sont clairs : améliorer la qualité des accompagnements et renforcer le pouvoir d’agir individuel et collectif. Le guide est complété de fiches ressources.
Un guide, c’est bien. Mais cela ne suffit pas.
Une liberté… très relative
Quand on est accompagné au quotidien par une équipe dont on dépend, parler librement n’est jamais neutre.
Même sans menace explicite, plusieurs freins existent :
- Dépendance concrète : logement, soins, activités… tout passe par l’institution
- Relation asymétrique : le professionnel évalue, décide, organise
- Crainte implicite : “si je critique, est-ce que ça va changer quelque chose… ou empirer ?”
- Habituation : beaucoup de personnes ont appris à s’adapter plutôt qu’à contester
Dans ces conditions, la parole est souvent filtrée, prudente, voire autocensurée.
Le problème n’est pas l’entretien… mais le contexte
L’outil de “l’accompagné traceur” n’est pas mauvais en soi.
Mais il repose sur une hypothèse fragile : que la personne se sent déjà suffisamment en sécurité pour dire les choses.
Or, dans un secteur en tension (manque de personnel, turn-over), on observe souvent :
- des professionnels eux-mêmes en difficulté
- des organisations rigides
- peu d’espaces réellement indépendants pour s’exprimer
Résultat : l’entretien devient parfois un moment formel, plus qu’un levier réel de transformation.
Une illusion fréquente : confondre droit et capacité réelle
Avoir le droit de parler ≠ pouvoir réellement parler.
C’est un point fondamental.
Le droit existe, mais la capacité à l’exercer dépend de conditions très concrètes :
- sentiment de sécurité
- compréhension des enjeux
- accompagnement à la prise de parole
- existence d’alternatives en cas de problème
Sans cela, le droit reste… théorique.
Et le langage dans tout ça ?
Peut-on réellement se sentir libre de parler dans un cadre qui nous désigne encore comme “usager”, “patient” ou “bénéficiaire” ?
Ces termes ne sont pas neutres. Ils enferment, assignent, et invisibilisent ce qui devrait être central : l’expertise d’usagedes personnes concernées.
La sémantique est politique. Elle conditionne la place donnée à la parole.
Reconnaître quelqu’un comme détenteur d’un savoir expérientiel, ce n’est pas la même chose que le considérer comme simple bénéficiaire d’un dispositif.
Et la Communication Alternative et Améliorée (CAA) dans tout ça ?
On ne peut pas parler de liberté de parole sans parler d’accès réel à la communication.
La CAA (Communication Alternative et Améliorée) ne concerne pas seulement des outils — pictogrammes, gestes, tablettes ou supports visuels — mais une question fondamentale : est-ce que la personne a réellement les moyens de comprendre et de s’exprimer dans la relation ?
Sans CAA, certaines personnes ne peuvent pas participer aux entretiens, ou seulement de manière très partielle. La parole n’est alors pas simplement “moins libre” : elle est parfois impossible.
La CAA est aujourd’hui reconnue comme un levier essentiel du droit à la communication et à la participation. Mais elle ne prend sens que si elle est pensée avec les personnes concernées, dans une logique d’autodétermination, d’expertise d’usage, et d’auto-représentation, et pas uniquement comme un outil technique ajouté aux pratiques existantes.
Ce qui change vraiment la donne
Ce qui permet une parole plus libre, ce n’est pas seulement un entretien, mais un changement de paradigme :
- le développement de la pair-aidance, avec des pair-aidants et des médiateurs de parcours pairs
- le soutien à l’auto-représentation et aux dynamiques collectives
- la reconnaissance pleine et entière de l’autodétermination
- la création d’espaces d’expression réellement indépendants des institutions
Sans ces éléments, on demande à une personne isolée de s’exprimer dans un système dont elle dépend. C’est une position difficile, parfois intenable.
En résumé
Non, dans beaucoup de cas, on ne peut pas se sentir pleinement libre de parler, même si toutes les garanties sont affichées.
Et ce n’est pas un problème individuel — c’est structurel.
Oui, ces entretiens peuvent être un levier.
Mais ils ne suffisent pas.
Sans transformation réelle des rapports de pouvoir et sans reconnaissance de l’expertise d’usage portée notamment par les pairs, ils risquent de rester un dispositif rassurant… surtout pour le système lui-même.
lien vers le document de la HAS :https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2024-12/guide_agir_avec_usagers_recueil_expressions.pdf