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Lignes de désir, autodétermination et pair-aidance : et si nous acceptions enfin de paver après coup ?

La publication d’Isabelle de Groot, en ce début d’année 2026, autour de la notion de « lignes de désir », agit comme un révélateur. Et invite de façon poétique à se questionner.
À partir d’une observation simple – les chemins que les personnes tracent spontanément dans la neige ou l’herbe – elle pose une question centrale pour les pratiques d’accompagnement : qui décide réellement du chemin à suivre ?

Les lignes de désir ne sont pas des chemins idéaux.
Elles ne sont ni propres, ni droites, ni conformes aux plans initiaux.
Elles sont réelles, parce qu’elles résultent de l’usage, de l’expérience, des contraintes vécues et des choix possibles à un instant donné. Et lorsque le système trace avant d’observer, il fabrique de l’écart, de la tension, parfois de la souffrance — et lit trop souvent ces écarts comme des dysfonctionnements individuels.

👉 Le texte d’Isabelle de Groot est accessible ici :
https://www.linkedin.com/pulse/lignes-de-d%C3%A9sir-quand-la-neige-que-lon-pi%C3%A9tine-devient-de-groot-noife

Quand le système trace avant d’observer

Dans le champ du handicap, et tout particulièrement pour les personnes concernées par des troubles du neurodéveloppement, le système français s’est historiquement construit sur une logique de parcours pré-tracés.
IME, ESAT, foyers, SAVS, SAMSAH… autant de chemins balisés à l’avance, pensés comme sécurisants, rationnels, efficaces.

Mais cette organisation repose sur une fiction :
celle d’un parcours linéaire, stable, prédictible, et surtout pensé sans la personne, ou avec elle de manière largement symbolique.

Les écarts à ces parcours – ruptures, refus, épuisements, comportements dits « problématiques » – sont encore trop souvent interprétés comme des défauts d’adhésion, de motivation ou d’adaptation.
Or, comme le rappelle très justement Isabelle, ces écarts sont des signaux, pas des dysfonctionnements.


Le comportement comme langage, faute d’espace de choix

Quand l’environnement est trop contraint, trop rigide ou trop pauvre en alternatives, le comportement devient un langage.
Il dit : « ce cadre ne me convient pas »« ce choix n’est pas le mien »« je n’ai pas la main sur ma propre vie ».

Ne pas entendre ces signaux, c’est confondre tranquillité institutionnelle et bien-être des personnes.
C’est aussi renforcer si besoin une lecture déficitaire de la personne, là où le problème réside souvent dans l’inadéquation entre l’environnement proposé et les besoins réels.


Autodétermination : entre discours et réalité

L’autodétermination est aujourd’hui omniprésente dans les discours.
Mais trop souvent, elle se limite à un cadre formel : projet personnalisé, réunions, des cases à cocher, validations administratives.

La réalité est plus rude :
les choix proposés sont restreints, les marges de manœuvre faibles, et les trajectoires réellement choisies encore mal tolérées lorsqu’elles s’éloignent des normes institutionnelles.

Or, une ligne de désir ne se décrète pas.
Elle se constate, souvent a posteriori.
Elle suppose d’accepter l’expérimentation, l’erreur, le tâtonnement, et parfois le renoncement à des solutions « propres » mais inadaptées.


Ce que la pair-aidance change dans la lecture des lignes de désir

C’est ici que la pair-aidance et l’auto-représentation prennent tout leur sens.
Les personnes concernées sont les premières expertes de leurs trajectoires, de leurs limites, de leurs besoins et de leurs ajustements possibles.

La pair-aidance ne consiste pas à guider vers un chemin prédéfini, mais à rendre visibles les lignes de désir, à les nommer, à les sécuriser, et parfois à les légitimer face aux institutions.

Chez PAIRS-TND, nous constatons que ces lignes de désir existent toujours.
Elles sont simplement ignorées, invisibilisées ou réinterprétées tant qu’elles ne rentrent pas dans les cadres existants.

La pair-aidance comme levier de lisibilité des lignes de désir

Les lignes de désir existent toujours.
Ce qui manque le plus souvent, ce ne sont pas les chemins, mais les conditions pour les voir, les entendre et les reconnaître.

L’intervention par les pairs change profondément cette lecture.
Parce qu’elle repose sur l’expérience vécue, la pair-aidance permet :

  • d’identifier plus tôt les écarts entre le cadre proposé et les besoins réels,
  • de traduire des comportements ou des silences en éléments compréhensibles,
  • de sécuriser l’expression de choix non conformes, sans les disqualifier.

La pair-aidance n’est pas un accompagnement « à la place de ».
Elle est un levier d’égalisation des rapports de pouvoir, qui rend possible une autodétermination réelle, et non simplement déclarative.


Paver après avoir regardé

Accepter les lignes de désir, c’est accepter de paver après coup, pas avant.
C’est construire des environnements capables de s’adapter aux usages réels, plutôt que de demander aux personnes de s’adapter en permanence à des dispositifs pensés sans elles.

Cela implique un changement de posture profond :

  • passer d’un modèle prescripteur à un modèle observateur,
  • d’une logique de contrôle à une logique de soutien,
  • d’une expertise descendante à une expertise partagée.

Ce n’est pas un renoncement.
C’est un choix éthique.


Une question ouverte, mais incontournable

La question posée par Isabelle reste entière, et elle nous concerne collectivement :
quelle est la dernière ligne de désir de la personne a été réellement prise en compte, au point de changer la manière d’accompagner cette personne ?

Tant que la réponse restera floue, l’autodétermination restera un mot.
Le jour où chacun acceptera d’y répondre honnêtement, elle deviendra nous l’espérons une pratique.