Une bienveillance qui étouffe la parole
Dans le champ du handicap, la bienveillance est souvent mise en avant comme une valeur essentielle. Mais il arrive qu’elle devienne contre-productive : en voulant protéger, on empêche d’agir ; en voulant anticiper, on prive d’autonomie ; en voulant éviter le stress, on confisque la parole.
Cette bienveillance mal orientée peut rapidement se transformer en validisme : une posture qui considère, consciemment ou non, que les personnes handicapées ne sont pas capables d’exprimer leurs besoins, de réfléchir par elles-mêmes ou de participer pleinement à la vie citoyenne.
Ignorer la temporalité des personnes – par exemple leur besoin de réfléchir plus longtemps, ou de donner une réponse différée – revient à nier leur capacité d’expression. Or, une non-réponse ou une réponse tardive peut aussi être une réponse légitime.
Les freins identifiés
Plusieurs obstacles maintiennent ce validisme « bienveillant » :
- Infantilisation : répondre à la place de la personne au lieu de lui laisser le temps de s’exprimer.
- Pression du temps : exiger une réponse immédiate, sans accepter les silences ou les délais de réflexion.
- Absence d’outils adaptés : manque de supports FALC, pictogrammes ou dispositifs pour prolonger la réflexion après une réunion.
- Méconnaissance de l’expertise vécue : le savoir issu de l’expérience de vie reste trop peu reconnu dans les instances.
- Culture institutionnelle : logique de procédures rapides et descendantes, au détriment de la participation réelle (ex. dans les CVS).
Des leviers pour une bienveillance émancipatrice
1. Respecter la temporalité
Accepter que les réponses arrivent plus tard, prévoir un « temps de retour » après une réunion, utiliser des carnets ou des comptes rendus évolutifs.
2. Recourir à des supports adaptés
Facile à Lire et à Comprendre (FALC), pictogrammes, visuels, synthèses accessibles.
3. Valoriser l’expertise de vie
Placer les personnes concernées dans les espaces de décision (CVS, comités de pilotage, conseils d’administration) et reconnaître leur parole comme légitime.
4. Former familles et professionnels
Sensibiliser à la différence entre protéger et infantiliser, apprendre à écouter les silences et les réponses différées.
5. Mobiliser les intervenants pairs professionnels
C’est un levier majeur en plein développement. Les pairs professionnels, formés à partir de leur propre expérience de vie, accompagnent les personnes pour soutenir leur parole sans la remplacer.
Ils peuvent :
- co-animer des instances comme les CVS ;
- aider à préparer l’ordre du jour avec les personnes concernées ;
- faciliter la reformulation ou la restitution d’idées ;
- renforcer la confiance et l’estime de soi dans un cadre non-jugeant.
Des dispositifs comme les Médiateurs de Santé-Pairs (santé mentale), Epop ou les formations universitaires en pair-aidance professionnelle montrent que ce modèle est efficace, tant pour les personnes accompagnées que pour les institutions.
Exemples concrets
- Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM) : autogérés par les personnes concernées, ils démontrent que l’auto-représentation et le soutien entre pairs renforcent la participation.
- Diplômes universitaires en pair-aidance (Lyon, Nantes, Paris) : ils professionnalisent le rôle des pairs et permettent leur intégration dans les équipes médico-sociales.
- Expériences locales (cap-emploi aquitaine, Epop ANCREAI, CRA, ARS IDF) : certaines associations et agences régionales expérimentent déjà la co-animation ou l’accompagnement des instances par des pairs professionnels.
Conclusion
La bienveillance n’est pas toujours synonyme d’émancipation. Elle peut se transformer en validisme lorsqu’elle prive les personnes de leur droit à s’exprimer et à décider pour elles-mêmes.
Les intervenants pairs professionnels constituent un levier clé pour inverser cette tendance : ils accompagnent, rassurent, soutiennent, mais ne remplacent jamais la parole des personnes. Avec le respect de la temporalité, l’usage d’outils adaptés et la reconnaissance de l’expertise de vie, il devient possible de passer d’une bienveillance étouffante à une bienveillance libératrice et citoyenne.
Francoise MARRÉ